C.R. La Solitaire des Templiers

Nous arrivons sur Millau le jeudi après-midi. J'ai vraiment hâte de récupérer mon dossard pour savoir enfin à quelle heure nous allons partir. Juste dans les mains, j'ouvre de suite l'enveloppe accrochée au dossard et là, surprise: l'heure n'y est pas indiquée. Il s'agit d'une petite énigme à résoudre pour aller chercher le lieu de rendez-vous... Après avoir lu le texte de droite à gauche, nous sommes invités à rejoindre la ligne d'arrivée pour y trouver un portillon, derrière lequel se trouve une fiche indiquant le lieu et l'heure du rdv. On est dans l'esprit de la course et cela me fait penser à plein de choses pour demain...

 

La préparation des affaires a déjà été faite en grande partie en Lozère. Mais, je vérifie au moins 10 fois que je n'ai rien oublié et que j'aurai assez de ravitaillements avec moi pour m'alimenter pendant toute l'épreuve. Nous serons en totale autonomie, seulement trois points d'eau seront à notre disposition sur le parcours. Je me suis fait plaisir: 1,5L de boisson maison, 500ml de gel maison, mini saucissons, 3 sandwichs jambon/beurre/fromage et des pâtes de fruits. Les plumes Hespéranges sont aussi prêtes, soigneusement rangées dans ma ceinture porte bidon. Ma montre est programmée pour sonner tous les 1,15km. Merci à l'organisation du Festival des Templiers d'avoir accepté que je laisse ces plumes d'oie dans la nature en hommage aux bébés partis trop tôt…

Levé à 3h du matin pour prendre le car à 4h30, destination inconnue...

 

Arrivé sur place c'est l'occasion de voir le départ de l'Endurance Trail. Ça irise les poils de voir plus de 1000 traillers partir à la frontale, avec la musique d'Era. Nous montons ensuite dans le car où je retrouve des visages connus, Malardé, Breuil, Saint Girons et mes amis vendéens (pour certains, des compagnons d'aventure de la Solitaire des Chevaliers du Vent). Nous sommes 8 vendéens au départ sur 58 participants. 

 

Le car s'enfonce dans la nuit et sur les routes sinueuses. Il est impossible de se repérer et de savoir où nous allons... On nous donne les informations sur le balisage, petite flèche orange, tas de branches, alignements de cailloux et Cairns seront là pour nous rassurer et nous assurer... Les balises seront également nos points de chutes et repères fixes. Il y en aura 18 à pointer. Après environ 1h de car nous ralentissons et j'aperçois une pancarte "Grotte de Dargilan", ÉNORME! Nous descendons du car et nous entrons dans ce lieu magique, ouvert spécialement pour nous à 5h30 du mat'. Des bougies sont disposées sur une première table. Sur une autre table, chaque participant est invité à signer et laisser un mot sur la banderole de départ, super idée! Je laisse avec beaucoup d'émotions ce qui me vient à l'esprit "Pour Hespéranges, Z.L.E., Maxime.S, 6038". Il s’en suit un discours des propriétaires de la grotte pour nous expliquer son histoire. Ensuite, Gilles Bertrand nous fait un magnifique discours qui se termine par une musique qu'il écoutait "sous sa couette". Le lieu est solennel, le silence est de rigueur. L'émotion m'envahie de nouveau. 

Remis de nos émotions, nous serpentons dans le ventre de la terre, avec des images plein la tête… La danse des stalactites est magique. Juste avant la sortie de la grotte, les cartes sont distribuées. Nous franchissons la porte de la grotte. Les frontales allumées, nous partons à l'assaut des chemins. Ça démarre fort par une belle descente à la frontale. Il y a peu de repères de nuit, nous nous suivons. Après une bonne montée et une portion de plateaux où nous franchissons des barbelés (pas vraiment rassurant, je me dis que nous ne sommes pas sur le bon chemin), nous rejoignons la première balise avec un point contrôle par l'organisation. 

 

Je suis déjà avec Laurent Reigniez, un autre vendéen, avec qui je vais partager toute l'aventure. Nous sommes frais, les balises s'enchaînent sans trop s'égarer. Le jour se lève rapidement, cela fait du bien d'enlever la frontale et de profiter de ce spectacle automnale. Après 16km de course, nous arrivons dans le village de Veyreau où nous trouvons la troisième balise et notre premier point d'eau : un robinet en bordure de cimetière. Ma montre sonne aux intervalles définis, j'y laisse une plume à chaque fois en prenant soin à chaque fois de regarder le prénom marqué dessus. Certaines plumes m'ont fait monter les larmes, les parents sont des amis...

Nous fonçons le long de la corniche du Causse Noir. Je vous dis cela en regardant la carte mais le jour de la course je ne savais pas du tout où nous étions. Je me contentais de trouver des repères sur la carte et de suivre l'itinéraire conseillé. Une première chute sur un plateau avec en prime une magnifique roulade avant. Mes compagnons me demandent même si je ne ferais pas du judo ;-) La balise 6 se trouve au pied du Champignon Préhistorique, forme remarquable pour ce rocher imposant! 

 

La jonction entre la balise 7 et la 8 nous semble longue. Je suis depuis un moment seul avec Laurent. Nous avons le même rythme et la même approche de l'épreuve. Le chemin est encore long alors nous déroulons sur le plat et dans les descentes. Dès que la pente s'élève nous marchons d'un pas sûr. Cela rassure aussi de ne pas être seul, nous nous aidons et chacun rattrape les petites erreurs d'orientation de l'autre.

 

Balise 9, 42km de fait et le deuxième point d'eau ; une camionnette nous attend avec des bouteilles d'eau et deux bénévoles fort sympathiques avec qui nous déconnons. Après 6 heures de course, ils nous annoncent une 11ème et 12ème place mais peu importe la route est encore longue. On en profite pour faire une pose, pour manger du salé, saucissons et sandwichs. On regarde la carte et les balises après la 10ème semblent plus proches. On se dit que c'est top qu'on va pouvoir enchaîner les pointages mais nos deux bénévoles nous disent qu'il nous reste le plus dur à faire... Nous repartons pour entrer dans la Roque Saint Marguerite où nous croisons des coureurs de l'Endurance Trail mais nous, nous ne traversons pas le pont comme sur le parcours des Templiers, de l'Intégrale, ou de l'Endurance... Nous restons sur le versant Nord des Gorges de la Dourbie. 

 

Ça grimpe bien, en plein soleil et à flanc de montagne. Heureusement la vue dégagée sur les gorges est magnifique. Les sentiers sont techniques et "on bouffe pas mal de caillasses"... Arrivé à la 10, on se dit que ça va enchaîner. Mais pour arriver à la 12 nous devons emprunter un chemin très pentu, sans ombre et parmi les cailloux... Ça glisse, les pierres roulent et la progression est très difficile, plusieurs pauses dans la pente sont nécessaires pour respirer et raccrocher mentalement. En haut de cette montée, Laurent voit des étoiles, début d'hypo. Je lui donne du gel qu'il trouve très bon (merci pour la recette Julien Jorro!) et des pâtes de fruits. Plusieurs pauses et il se refait la cerise, costaud le Laurent!

Balisage minimaliste...
Balisage minimaliste...

Entre la 13 et la 14, ça devient moins technique mais notre capital fraîcheur est déjà bien entamé. À la 14, c’est le dernier point d'eau. Il était temps car je commençais à être sec. Nous descendons droit sur la 15, le cheminement se fait au pied des barres rocheuses. Nous rejoignons un coureur Nantais qui est arrêté pour regarder sa carte. Trois chemins s'offrent à nous sans indication particulière. On devine à peine les chemins au travers de la végétation et des cailloux. Il nous dit qu'il en a déjà essayé un mais que la progression y est trop difficile donc qu'il a fait demi-tour. Nous décidons de descendre par un des trois chemins. Nous avons déjà bien descendu quand nous nous disons que nous sommes trop descendus.

Le chemin devait rester le long des barres. Je regarde mon altimètre qui affiche 440m alors que sur la carte les courbes de niveaux sont aux alentours  de 650m... Et merde on s'est planté, et remonter comme ça dans les conditions si difficiles ne nous fait pas rire, mais pas le choix il faut y aller! En remontant nous croisons Christophe Dain, un autre vendéen qui a fait la même erreur que nous et qui était bien parti pour se retrouver seul dans la nature... Nous sommes maintenant quatre. Et comme une erreur ne suffit pas, nous décidons de couper à flanc de montagne. Autre erreur: nous nous séparons, je me retrouve seul avec Christophe. Forcément hors du monotrace, dans une végétation dense, dans une forte pente, nous glissons et nous accrochons aux branches, aux cailloux pour ne pas dévaler la pente. Nous crions pour savoir si les autres ne sont pas loin et aucune réponse, la situation est préoccupante. Je dis à Christophe, "Allez maintenant on n’a pas le choix on ne peut plus redescendre et il faut monter au moins à 650m d'altitude". Nous montons, j'ai les yeux rivés sur mon altimètre, 650m de passé le chemin ne doit pas être loin! 670m, nous retrouvons, soulagé, un monotrace. On crie de nouveau pour savoir si les autres sont là, toujours pas de réponse. Nous avons dépensé énormément d'énergie dans cette montée. Ne regardons la carte mais nous n'avons plus aucun point de repère si ce n'est l'altimètre. Par chance deux coureurs arrivent vers nous. Ils nous disent qu'ils viennent juste de pointer la 15. Pas le choix, on fait demi-tour pour la choper et nous raccrocher sur l'itinéraire. Nous croisons Bruno Poirier, un autre vendéen. Nous sommes à présent un groupe de 8 coureurs. 

C'est parti pour prendre la 16, mais après avoir pris un chemin qui semblait nous emmener au dessus des barres Rocheuses, nous décidons de faire demi-tour car sur la carte la trace reste sous ces barres. Nous descendons donc de nouveau et nous nous plantons de nouveau. On est quitte à remonter encore une fois!!! Mais cette fois-ci ensemble et sur le chemin. Retour au point de départ, les discussions fusent chacun à son avis. Bruno dit "moi je prends la décision de prendre ce chemin, la trace doit être fausse et tant pis si on loupe la 16". Je le rejoins, la trace ne suit aucun chemin et mes études de Géomètre m'ont appris qu'une carte est toujours fausse et encore plus quand une trace GPS est reportée sur une portion aussi accidentée. Mais ça m'a mis un coup quand j'ai entendu dire « tant pis si on loupe la 16 ». Je n'ai pas fait tous ces efforts pour louper une balise, je vivrais ça comme un abandon! Finalement à la fin de la montée en haut des barres Rocheuses un Cairn vient nous rassurer. Nous trouvons quelques temps après la balise 16 sans difficultés qui est au bord d'une falaise à la croisée avec un sentier de via ferrata. Là encore d'autres coureurs devant nous, font demi-tour. La progression semble trop difficile pour que ce soit le bon chemin. 

 

On décide de contourner la falaise par l'Ouest mais on se rend vite compte que ce n'est pas non plus le bon chemin. Demi-tour encore une fois, retour à la balise 16 pour remonter sur un chemin escarpé, où il faut escalader de gros rocher. Je lève la tête et la hauteur des falaises est impressionnante. Je me dis que si on doit passer au dessus de tout ça en mode escalade on n’est pas rendu! J'ai aussi de moins en moins de force même si je prends soin de bien prendre une gorgée de gel toutes les 30min et de boire une gorgée toutes les 10min. Après pas mal de crapahutages, des passages magnifiques mais vertigineux (personnes prises de vertiges s'abstenir...), tout à coup on voit une brèche sortie de nul part dans la roche, avec une corde pour grimper une petite paroie à la force des bras. On y passe tous, et en haut comme si c'était une victoire collective nous nous tapons tous dans les mains, unis dans l'aventure.

A la vue des cartes et courbes de niveau, la fin s'annonce plus facile, moins technique et avec moins de dénivelé. On se retrouve sur un plateau et il est difficile pour tout le monde de relancer la machine, on trottine à notre petit rythme. Mon genou qui couine depuis la première descente me fait souffrir. Je le vois aussi prendre du volume et les pieds me font mal mais j'irai au bout!!! A la fin du plateau, Christophe s'éloigne on ne le verra plus. Nous sommes maintenant 4, LaurentBrunoEric et moi. Nous sommes unis et on décide naturellement de rester ensemble. 

 

On trouve facilement la balise 17. Sur le sentier vers la 18, une pancarte nous indique un chemin "Travaux Forestiers : nouvel itinéraire solitaire des templiers". Changement de programme, on range les cartes il faut maintenant se débrouiller sans elles. Dans la descente mon pied tape une racine ou un caillou, la douleur est vive et j'ai très mal aux orteils. Je finis la course avec des fourmis dans tout le pied. Bruno, devant moi, glisse et tombe sur les fesses. Quelques mètres plus loin c'est à mon tour. Et c'est à son tour de taper un caillou, il s'arrête et se déchausse ; une ampoule au bout de son orteil vient d'exploser. Il grogne mais repart, nous courons pliés en deux comme si nous avions 90ans. Les gestes sont maladroits mais nous avançons. 

La nuit tombe, la fraîcheur aussi, mais Millau est tout proche. On finit par entendre le micro. On retrouve les 100 bornards qui finissent aussi. Un dernier virage, j'enlève mon sac pour prendre les deux dernières plumes, celles de Zoé et d'Élise. Je les donne à Léo qui franchit la ligne accompagné aussi d'Elodie (merci mes amours de m'avoir attendu tout l'après midi...) et de mes trois compagnons d'aventure, toujours unis à la 25ème place en 13h15min et avec un carton de pointage complet!!! Nous sommes tous devenus solitaires solidaires. Quelle aventure ! Je retourne sur la ligne avec Léo pour qu'on dépose les deux plumes, les larmes sont là mais je les contiens. Je retrouve mes amis pour les féliciter, des moments humains très fort, merci à vous. Quelques minutes plus tard j'éclate en sanglots, je ne pensais pas que ce serait si difficile émotionnellement de laisser les plumes pour les petits Anges d'Hespéranges. Je me remémore aussi qu'il y a un an, j'étais sur cette même ligne d'arrivée en sachant que nous allions perdre Élise quelques jours plus tard...

 

Le chemin a été jonché d'embûches, de difficultés, mais aussi de plumes. Légères et douces elles sont retournées dans la nature, le cœur léger j'ai couru au plus proche des nuages et des petits anges...


Quelques images...

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Commentaires : 6
  • #1

    Pascale B (lundi, 26 octobre 2015 17:06)

    Magnifique récit comme à chaque fois.... qui permet de partager tes courses avec toute ta force, ta passion, ta sensibilité.... Encore bravo

  • #2

    Julien (mardi, 27 octobre 2015 14:29)

    Superbe récit pour une bien belle aventure partagée !

  • #3

    manue (jeudi, 29 octobre 2015 22:04)

    bravo, félicitation; magnifique

  • #4

    Enzo (vendredi, 02 septembre 2016 17:02)

    Salut

    Chouette récit.
    Cette solitaire me tente bien pour 2017.
    Est ce que ça t'ennuierait de me scanner les cartes de l'épreuve et de me les adresser à vtdmv(arobase)yahoo.fr ?
    Le parcours entre les balises est libre ? aucune contrainte d'itinéraire entre chaque poste ?

    Merci à toi

    Enzo

  • #5

    Bastien (lundi, 12 septembre 2016 15:19)

    Bonjour,

    Bravo pour ce site.
    Je suis a la recherche soit des cartes soit de ton trace GPS de cette belle balade afin de m'entrainer sur les vraies cartes pour cette année.

    bastien.rozenzwejg[AROBASE]free[POINT]fr

    Merci
    Bastien

  • #6

    CourirBleuetRose (mardi, 13 septembre 2016 17:24)

    Bonjour Enzo et Bastien,

    Vous êtes plusieurs à m'avoir demandé les cartes données lors de la course et/ou des traces GPX.

    Tout d'abord bravo pour votre sélection à cette course. Vous allez vivre une expérience sportive et humaine que vous ne pourrez certainement pas vivre sur une autre course.

    Par respect pour l'organisateur et pour que l'esprit de cette course demeure je ne divulguerais ni carte, ni trace. Ce que je peux vous dire, entraînez vous bien avec votre sac chargé comme lors de la course, n'hésitez pas à vous imprimer des cartes sur des parcours que vous ne connaissez pas et apprenez à les lires en courant ;-)

    Bonne préparation et bonne continuation à vous deux